Interview
Alan Raude

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Interview de Alan Raude

LL : Pourquoi n'avez-vous pas fait une carrière universitaire ?
AJR : Cela aurait dû être ma destinée, ayant bénéficié de remarquables professeurs tant aux Hautes Etudes qu'à Bonn, mais en France le nombre des chaires de linguistique et surtout de linguistique celtique était limité. Il y avait deux chaires à Paris, aux Hautes Etudes et une au Collège de France, mais en fait il y avait cumul, et seulement 2 professeurs. A Rennes il y avait une seule chaire, occupée par Pierre le Roux, l'auteur de l'Atlas linguistique du breton. Sachant que c'était l'Abbé Falc'hun qui allait la prendre, il n'y avait donc pas de débouché en France. J'avais donc pensé à briguer une chaire au Pays de Galles, où il y avait davantage de chaires de langues celtiques et où un breton bretonnant pouvait être très utile, notamment pour l'étude du gallois ancien. Mais les circonstances en ont disposé autrement. J'avais une famille, une femme et deux enfants. En Allemagne régnait le marché parallèle. J'allais en Belgique acheter du café, je l'échangeais contre du beurre ou autre denrée rentable et nous pouvions ainsi subsister. Le jour où intervint la réforme monétaire il n'y avait plus de marché parallèle. J'étais sans ressources et j'ai dû rentrer en France et prendre un emploi, en mettant la recherche scientifique en réserve.

LL : Pourquoi y a-t-il si peu de chaires professorales en France ?
AJR : On ne cherchait pas à multiplier les linguistes compétents. Il y avait des sommités, telles que Joseph Vendryes, qui nous enseignait aux Hautes Etudes le vieux- gallois et le vieil-irlandais. La Coop Breizh vient de rééditer un de ses ouvrages, consacré aux dieux celtiques. On y dit qu'il a favorisé les études celtiques. C’est entièrement faux. En voici un exemple : un jour un étudiant est venu le trouver, c'était un bretonnant de Landerneau, un gars qui avait une tête bien faite, parti pour faire du sérieux en linguistique. Il a dit à Vendryes "Voilà, je voudrais faire des études de linguistique celtique". Vendryes lui a répondu "Linguistique celtique ? Mais il n'y a pas de débouché, ça ne vous mènerait à rien, apprenez le sumérien !" Voilà ce que m'a raconté Raymond Jestin, de Landerneau, qui est devenu un des spécialistes mondiaux du sumérien. C'était fort bien pour le sumérien, mais pas pour les études celtiques.

LL : Quel était le cursus d'un universitaire à l'époque ?
AJR : Lorsqu'un étudiant se destinait à une carrière universitaire on lui disait : "D'abord passez l'Agrégation". L'Agreg, c'était l'épreuve initiatique pour entrer dans la caste. Sans l'Agreg' on était à l'étage en-dessous, ce n'était pas la peine de penser à l'université. C'était si absolu que même un savant génial comme Georges Dumézil, qui a renouvelé l'étude des religions indo-européennes, imposait cette règle. Lorsque mon ami Olivier Loyer s'est adressé à lui pour se spécialiser dans la religion celtique il lui a imposé de d'abord passer une agrégation d'anglais, puis, après lui avoir confié la rédaction du petit ouvrage Les Chrétientés Celtiques, il l'a embringué dans une thèse sur un théologien anglican du 16ème siècle, Richard Hooker, dont l'importance pour un breton ne m'est pas évidente. Olivier est mort avant d'avoir une chaire... et réalisé son ambition de recherche. Après la licence passer l'agreg représente 2, parfois 5 ans de bachotage des programmes annuels. Pas autre chose, car la concurrence est dure, au concours. Une fois l'agreg décrochée la retraite est assurée, mais on a besoin de souffler. On enseigne au lycée, la routine s'installe. Qui a encore envie de passer six, dix ans à rédiger une thèse qui peut-être ne sera pas publiée et ne sera lue que par huit ou dix initiés ? Maintenant on a multiplié les universités et les professeurs, qui ne sont pas tous agrégés, et on fabrique des docteurs ès-lettres qui heureusement ne seront pas tous professeurs d'université car leur bagage scientifique est parfois d'une grande légèreté.

Ecriture
Gallèse/2